Michel Legrand au piano avec un contrebassiste, en trio jazz sur scène
Photo : Tsaorin, CC BY-SA 4.0

Guides d'écoute

Un été 42 (Summer of '42, 1971) : The Summer Knows, l'Oscar de la mélancolie

Par Étienne Collaud · 13 juillet 2026 · 5 min de lecture

Il y a des musiques de film qui en font trop, et puis il y a celle-ci. Summer of ‘42, que Robert Mulligan réalise en 1971, raconte un été d’adolescence sur une île de la côte Est pendant la guerre : un garçon de quinze ans, une jeune femme dont le mari est au front, et le souvenir que le narrateur adulte en garde trente ans plus tard. Tout le film est un regard en arrière. Legrand l’a compris avant tout le monde et a écrit en conséquence : très peu de musique, un seul vrai thème, et le silence autour.

Ce thème s’appelle The Summer Knows, et il lui a valu en 1972 l’Oscar de la meilleure musique originale pour un film dramatique. Son deuxième, après celui de The Windmills of Your Mind. Deux récompenses, deux esthétiques opposées : là-bas une spirale qui tourne sans fin, ici une phrase qui tombe.

Écouter le thème de près

Prenez les huit premières mesures. La mélodie commence en haut et descend, comme un soupir qu’on retient. Sous elle, l’harmonie glisse par demi-tons, mineure, chromatique, avec ces accords qui semblent toujours sur le point de se résoudre et qui se dérobent au dernier moment. C’est un procédé que Legrand adore, mais il le pousse ici vers quelque chose de plus grave que d’habitude. Aucune virtuosité apparente. La phrase est courte, elle se répète peu, elle s’éteint.

Ce que j’aime dans cette écriture, c’est sa pudeur. Le film aurait pu appeler des violons ruisselants ; Legrand donne une berceuse voilée, qui en dit moins que l’image et par là même en dit plus. À la deuxième écoute, on remarque les détails : la basse qui descend degré par degré, les frottements très doux dans les voix intermédiaires, et cette fin de phrase qui retombe toujours un ton trop bas pour consoler.

La partition complète est courte, et c’est une qualité. Le thème revient, varié, orchestré tantôt pour cordes, tantôt pour piano presque seul, et chaque retour marque une étape du récit. On est loin du flux continu des Parapluies de Cherbourg : ici la musique se fait rare, donc chaque apparition pèse.

La chanson d’après

Comme souvent chez Legrand, le thème est devenu chanson après coup. Alan et Marilyn Bergman lui ont donné des paroles et un titre, The Summer Knows, l’été qui sait, et la chanson a commencé une seconde vie indépendante du film. Barbra Streisand l’a enregistrée. Sarah Vaughan l’a chantée avec Legrand lui-même au début des années septante, dans une version que je tiens pour une des plus belles. Et les instrumentistes de jazz s’en sont emparés durablement, Bill Evans en tête, parce que cette grille chromatique est un terrain de jeu idéal : elle impose un climat tout en laissant l’harmonie ouverte.

C’est un bon test pour mesurer la force d’un thème : enlevez l’orchestre, enlevez le film, enlevez même les paroles. S’il reste quelque chose, le compositeur a gagné. Ici, il reste tout.

Le Legrand des années Hollywood

Replaçons le disque dans son moment. Entre la fin des années soixante et le début des années septante, Legrand enchaîne les partitions américaines à un rythme étourdissant, et presque chacune laisse un standard derrière elle : The Windmills of Your Mind chez Jewison, What Are You Doing the Rest of Your Life? pour The Happy Ending, et donc The Summer Knows chez Mulligan. Trois mélodies, trois collaborations avec les Bergman, trois chansons entrées au répertoire des clubs de jazz du monde entier. Peu de compositeurs de cinéma peuvent en dire autant sur une période aussi courte.

Ce qui distingue Un été 42 dans cette série, c’est le dépouillement. Les autres partitions brillent, celle-ci murmure. Mulligan filmait la mémoire, ses flous, ses silences, et Legrand a eu l’intelligence de ne pas remplir ces silences. Quand on réécoute la série d’affilée, c’est paradoxalement la partition la plus discrète qui vieillit le mieux.

Parcours d’écoute conseillé

Commencez par la bande originale, d’une traite ; elle dure le temps d’un café long. Vous entendrez le thème naître, se voiler, revenir. Ensuite, prenez deux ou trois reprises vocales et comparez les tempos : la chanson supporte d’être très lente, mais elle meurt quand on la presse. Enfin, allez chercher une version de jazz instrumental et écoutez ce que les solistes font du chromatisme, comment ils s’appuient sur ces marches descendantes pour raconter autre chose.

Faut-il voir le film d’abord ? Pas nécessairement. La musique porte sa propre nostalgie, et je connais des gens qui ont aimé le thème pendant des années sans savoir d’où il venait. Mais le film ajoute une couche : une fois qu’on a vu ce que ce souvenir coûte au narrateur, la retombée de la phrase ne s’entend plus tout à fait pareil.

Quelle édition choisir

La bande originale a connu plusieurs vies, en vinyle d’époque puis en rééditions CD, parfois couplée avec d’autres partitions de Legrand. Deux repères simples. Vérifiez que l’édition contient bien la partition du film et pas seulement des reprises de la chanson, l’ambiguïté est fréquente sur les compilations. Et si vous trouvez une réédition documentée, avec dates de séances et personnel, prenez-la : sur une musique aussi nue, la qualité de la source s’entend immédiatement, surtout dans les cordes.

Pour une discothèque Legrand, ce disque occupe une place singulière : c’est le versant nocturne du compositeur, celui qui se passe d’éclat. On y revient les soirs où les Demoiselles seraient trop gaies.

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