Guides d'écoute
Peau d'Âne (1970) : guide d'écoute d'un conte en musique
Par Étienne Collaud · 22 août 2026 · 5 min de lecture

Après deux films où l’on chante tout, Jacques Demy change de matière première. Il ne prend plus le quotidien pour le faire chanter, il prend un conte de Perrault et le filme au premier degré, fées et rebondissements compris. J’ai déjà raconté la trilogie Demy-Legrand dans son ensemble ; ce guide se concentre sur ce troisième volet, et sur ce que Michel Legrand y écrit.
Le conte assumé
Le pari n’est plus le même qu’avec Les Parapluies de Cherbourg. Là, il s’agissait de faire chanter la prose du quotidien, la panne d’essence et la déclaration d’amour, sur le même plan. Ici, Demy part d’un matériau qui appelle déjà le merveilleux, une princesse poursuivie par son propre père, une fée protectrice, un royaume bleu. La musique n’a plus à créer l’illusion que tout le monde chante par nature : elle a le droit du conte de fées, celui de la chanson qui commente, console ou avertit. Legrand en profite pour écrire un projet double, des chansons identifiables une à une et une partition d’orchestre qui tient le merveilleux à bout de bras sur toute la durée du film.
Les chansons
Je ne citerai aucune parole, seulement les titres, et ils suffisent à dessiner le film. « Amour, Amour » porte la déclaration centrale. « Les Conseils de la fée des Lilas » installe le personnage qui guide, avec malice, toute l’intrigue. « Recette pour un cake d’amour » est sans doute la plus connue du grand public, celle qu’on fredonne sans toujours se rappeler d’où elle vient. « Chanson du Prince » et « Les Insultes » donnent de la voix au camp masculin du conte, sur des registres opposés. Et « Rêves secrets d’un prince et d’une princesse » referme le dispositif sur l’intériorité des deux amoureux, dans un des duos les plus tendres que Legrand ait écrits pour Demy.
Le dispositif des voix
Comme aux Parapluies, les acteurs sont doublés par des chanteurs professionnels. Catherine Deneuve prête son visage à la princesse, sa voix chantée est celle d’Anne Germain. Jacques Perrin, en prince, est doublé par Jacques Revaux. Et la fée des Lilas, portée à l’écran par Delphine Seyrig, chante avec la voix de Christiane Legrand, la sœur de Michel. Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête : j’y vois moins un hasard de studio qu’un choix de famille, au service d’un film de famille au sens large. Christiane Legrand a une couleur de voix reconnaissable entre toutes, chaleureuse et précise, exactement ce qu’il fallait pour incarner une fée qui protège sans jamais être mièvre.
Ce que l’oreille peut suivre
Je conseille une écoute qui ne cherche pas d’abord la chanson isolée, mais le geste d’orchestre. Legrand traite le merveilleux avec les couleurs qu’on attend d’un conte, cordes amples, cuivres qui annoncent, harpe pour la féerie, mais il évite le systématisme. Les scènes de bascule, quand le récit passe du danger à la protection ou inversement, sont celles où l’orchestration change le plus vite ; c’est là qu’on entend le mieux le métier de Legrand, sa capacité à faire pivoter une atmosphère en quelques mesures sans que la couture se voie. Les chansons, elles, restent assez courtes et syllabiques, taillées pour rester en tête, ce qui explique qu’elles aient traversé les générations d’enfants bien après le film.
Un dernier repère pour l’oreille : la partition ne cherche jamais l’effet pour l’effet. Là où un compositeur moins sûr de lui aurait multiplié les fanfares pour signaler chaque apparition de la fée ou chaque frayeur de la princesse, Legrand dose. Il garde ses moyens les plus amples pour deux ou trois moments clés, et laisse le reste du film respirer sur des textures plus légères, parfois un simple piano ou une poignée de cordes. C’est cette économie qui permet aux grands passages de frapper quand ils arrivent, et qui distingue une partition de conte de fées réussie d’un habillage sonore qui se contenterait d’illustrer.
La réception
Longtemps regardé comme un film mineur dans la filmographie de Demy, Peau d’Âne a connu la trajectoire inverse de sa réputation initiale. En salles, il a rassemblé environ 2,2 millions d’entrées en France, le plus grand succès commercial de Demy, chiffre qui contredit déjà l’idée d’une œuvre de niche. Le film a ensuite été ressorti en 2003 puis en 2014, dans des restaurations supervisées par Agnès Varda, et chaque ressortie a élargi le public, en particulier vers des spectateurs qui découvraient le film sans l’avoir vu enfant. La musique a suivi le même mouvement de réévaluation : ce qu’on prenait pour des chansons pour enfants s’entend aujourd’hui comme une écriture pleinement adulte, simplement mise au service d’un conte.
Parcours d’écoute conseillé
Commencez par les deux chansons les plus connues, « Recette pour un cake d’amour » et « Amour, Amour », pour retrouver ce qui a fait la popularité du film. Puis écoutez « Les Conseils de la fée des Lilas » en suivant uniquement la voix de Christiane Legrand : c’est un cas d’école de caractérisation vocale au service d’un personnage. Enfin, laissez tourner la partition d’orchestre sans les chansons, si votre édition le permet, et suivez les motifs qui reviennent d’une scène à l’autre. C’est là qu’on mesure le mieux ce que Legrand a ajouté au conte de Perrault, une continuité musicale que le texte seul n’a jamais eue.
Comme pour les deux autres volets de la trilogie, l’édition qui mérite d’être cherchée est une réédition récente et documentée plutôt qu’un vieux pressage incomplet ; les critères détaillés dans mon guide des Parapluies de Cherbourg s’appliquent ici à l’identique.
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