Au piano
La Valse des Lilas (Once Upon a Summertime) au piano
Par Étienne Collaud · 21 juillet 2026 · 5 min de lecture
Avant les Oscars et avant Demy, il y a cette valse. Legrand l’écrit au milieu des années cinquante, tout jeune homme, et Eddy Marnay lui donne des paroles françaises : La Valse des Lilas. Quelques années plus tard, Johnny Mercer, l’un des plus grands paroliers américains, en signe la version anglaise, Once Upon a Summertime, que Blossom Dearie chante d’une voix de porcelaine. Le morceau devient alors un standard des deux côtés de l’Atlantique, sous deux titres, et il n’a plus jamais quitté les pianos des clubs.
C’est aussi, à mon avis, une des meilleures portes d’entrée dans l’univers harmonique de Legrand pour un pianiste amateur. Voici pourquoi, et comment s’y prendre.
Ce que l’oreille entend, ce que la main découvre
À la première écoute, tout semble simple : une valse lente, une mélodie qui se promène, un parfum de guinguette ennobli. Mettez-vous au clavier et le décor change. La mélodie avance par petites marches qui se répondent d’une phrase à l’autre, et sous elle l’harmonie ne tient jamais en place : les accords glissent par mouvements chromatiques, les résolutions attendues arrivent une mesure plus tard que prévu, ou pas du tout, remplacées par un accord voisin qui relance la phrase.
C’est déjà toute la signature du Legrand mûr, dix ans avant les Parapluies. Le morceau ne module pas à grand fracas ; il dérive, comme une barque qu’on aurait mal amarrée. Jouez la grille lentement, accord après accord, et écoutez ce que chaque enchaînement fait à la couleur. Il y a plus à apprendre dans ces trente-deux mesures que dans bien des méthodes d’harmonie.
Ce que la valse demande au pianiste
D’abord, de ne pas la jouer comme une valse. Le piège numéro un est l’accompagnement pom-tchac-tchac, qui transforme cette rêverie en manège de foire. Les bonnes versions allègent le premier temps, suggèrent la pulsation plus qu’elles ne la martèlent, et laissent la main gauche chanter des lignes plutôt que frapper des accords. Essayez de tenir la basse en rondes pointées sur certaines mesures : le morceau respire immédiatement mieux.
Ensuite, du legato. La mélodie est vocale de bout en bout, écrite pour être chantée, et elle doit couler au piano comme une voix. Travaillez les phrases en chantant, même faux, même à mi-voix ; vous entendrez où respirer, et ces respirations sont la moitié de l’interprétation.
Enfin, le rubato. Une valse lente sans rubato est une valse morte, une valse trop rubato devient informe. Ma règle personnelle : garder le temps stable à l’intérieur des phrases, et ne s’autoriser du souple qu’aux articulations, fins de phrases et départs de pont. Côté niveau, la version mélodie et accords simples est accessible après trois ou quatre ans de piano ; les harmonisations riches, avec les accords de quatre et cinq sons qui font le prix du morceau, demandent une main déjà à l’aise avec le répertoire de jazz écrit.
L’école des grandes versions
Écoutez plusieurs versions avant de fixer la vôtre, en commençant par celles de Legrand lui-même, au chant comme au piano. Puis Blossom Dearie, pour la leçon de légèreté. Et surtout Miles Davis : il a enregistré Once Upon a Summertime au début des années soixante avec l’orchestre de Gil Evans, sur l’album Quiet Nights, dans une version suspendue qui étire la valse jusqu’à l’apesanteur. Miles et Legrand s’étaient croisés en studio dès 1958, et j’ai raconté cette rencontre dans le guide consacré à Legrand Jazz ; qu’un tel musicien soit revenu des années après vers cette mélodie de jeunesse dit assez ce qu’elle vaut.
Comparez les tempos de toutes ces versions : ils varient du simple au double. Le morceau les supporte tous, à condition que la pulsation de valse reste perceptible quelque part, ne serait-ce qu’en creux.
Un plan de travail sur trois semaines
Voici comment je m’y prendrais, à raison de vingt minutes par jour. La première semaine, uniquement la grille : main gauche seule, basses et accords plaqués sans rythme, en nommant chaque accord à voix haute. L’objectif est que les enchaînements chromatiques deviennent des chemins connus et non des surprises. La deuxième semaine, mélodie seule de la main droite, chantée puis jouée, en marquant les respirations au crayon sur la partition. La troisième semaine seulement, les deux mains ensemble, très lentement, en s’interdisant d’accélérer tant qu’une mesure accroche.
Ce découpage paraît austère pour une valse aussi tendre. C’est le contraire : la tendresse au piano est une affaire de sécurité. On ne peut alléger le premier temps, retarder une résolution, laisser respirer une fin de phrase, que lorsque les doigts n’ont plus peur.
Quelle partition poser sur le pupitre
Trois chemins, selon votre pratique. Le songbook Legrand, où le titre figure généralement sous l’un ou l’autre nom, reste l’investissement le plus rentable si vous comptez explorer le reste du répertoire du compositeur. La partition séparée en piano-chant convient si vous accompagnez une voix ; vérifiez la tonalité et la langue du texte, selon que votre chanteuse préfère les lilas ou l’été. Et pour les habitués des jam sessions, le thème circule dans les recueils de standards sous son titre anglais : grille et mélodie suffisent, le reste est affaire d’oreille.
Un dernier conseil de travail. Apprenez les deux titres, français et anglais, et jouez le morceau en pensant tantôt à l’un, tantôt à l’autre. La Valse des Lilas appelle un jeu plus parlé, plus près de la chanson ; Once Upon a Summertime tire vers le standard de jazz, plus suspendu. Le jour où vos deux versions ne se ressemblent plus, vous saurez que le morceau est à vous.
#piano#partition#analyse#standard