Michel Legrand souriant entre le réalisateur Xavier Beauvois et l'actrice Macha Méril, sur le tapis rouge
Photo : Georges Biard, CC BY-SA 3.0

À l'écran

L'Affaire Thomas Crown (1968) : The Windmills of Your Mind et le premier Oscar

Par Étienne Collaud · 10 juillet 2026 · 5 min de lecture

Un banquier de Boston qui organise des braquages pour tromper l’ennui, une enquêtrice d’assurance qui le soupçonne dès le premier regard, et entre les deux une partie d’échecs restée dans toutes les mémoires. The Thomas Crown Affair, que Norman Jewison tourne en 1968 avec Steve McQueen et Faye Dunaway, est d’abord un exercice de style. Le scénario tient sur un ticket de métro. Tout est dans la manière.

Et la manière, pour une part décisive, c’est Michel Legrand.

Un film qui pense en musique

Jewison venait de découvrir le montage en écrans multiples, ces images fractionnées qui montrent un braquage sous six angles à la fois. Le procédé aurait pu rester un gadget. Il devient un langage parce que la musique le prend en charge : Legrand écrit pour ces mosaïques comme on écrit pour un ballet, en donnant à chaque fragment sa pulsation. Sa partition passe du jazz nerveux des casses aux nappes suspendues des scènes de séduction, et c’est elle qui recoud ce que l’image découpe.

Le sommet arrive avec la scène du planeur. Crown s’offre un vol à voile, seul, sans autre but que la glisse. Jewison avait besoin de trois minutes où il ne se passe rien, sinon un homme et son vertige intérieur. C’est exactement là que surgit The Windmills of Your Mind.

La chanson-spirale

La mélodie, Legrand l’a construite comme une vis sans fin : des cellules courtes qui se répètent en se décalant, une basse qui descend et recommence, jamais de repos. Les paroles d’Alan et Marilyn Bergman épousent ce mouvement avec une idée superbe, une suite d’images circulaires qui s’enchaînent sans reprendre souffle, roue dans la roue, question après question. Le titre dit déjà tout : ce sont les moulins à vent de l’esprit.

Dans le film, c’est Noel Harrison qui chante, le fils de Rex Harrison, d’une voix légère, presque détachée, qui laisse toute la gravité à l’harmonie. Ce choix m’a longtemps intrigué. Il est en fait très juste : une voix trop expressive aurait alourdi la scène, alors que ce timbre un peu blanc laisse le tournoiement faire son travail.

Au printemps 1969, la chanson reçoit l’Oscar de la meilleure chanson originale. C’est la première statuette de Legrand, après des nominations restées sans suite pour Les Parapluies de Cherbourg. Deux autres Oscars suivront, mais celui-ci a un statut à part : il couronne trois minutes qui ont fait le tour du monde, et il scelle la rencontre avec les Bergman, le couple de paroliers qui accompagnera Legrand pendant un demi-siècle.

Des moulins anglais aux moulins français

La chanson a aussitôt traversé l’Atlantique dans l’autre sens. Sur la même mélodie, Eddy Marnay écrit Les Moulins de mon cœur, et la version française devient un classique à part entière, que Legrand chantera lui-même toute sa vie. Deux textes, deux langues, une seule spirale. J’ai consacré un article entier à ce que cette mécanique demande aux pianistes, la spirale expliquée au clavier, car le morceau s’apprend merveilleusement bien.

Signe de longévité : quand Hollywood refait le film en 1999, la chanson est toujours là, confiée cette fois à Sting. On change de siècle, pas de vertige.

La partition au-delà de la chanson

Réduire la musique du film à ses trois minutes célèbres serait injuste. Le reste de la partition mérite l’oreille, à commencer par le second thème lyrique du film, His Eyes, Her Eyes, qui accompagne le duo McQueen-Dunaway : une mélodie ascendante, aérienne, que les Bergman ont également transformée en chanson et que les pianistes de jazz connaissent bien. Écoutez aussi les séquences de casse, où Legrand travaille en petites touches nerveuses, cuivres bouchés, batterie sur la pointe des pieds, à mi-chemin entre le polar français et le big band américain. Et la fameuse partie d’échecs, devenue une scène de séduction pure, doit la moitié de sa température à la musique, qui monte par paliers pendant que les dialogues se taisent.

On entend dans tout cela un compositeur en pleine bascule. Legrand arrive de France avec l’expérience Demy derrière lui, et Hollywood lui ouvre ses studios, ses orchestres, ses budgets. Thomas Crown est le film de cette transition : encore très européen dans la retenue, déjà américain dans le format.

Comment voir le film aujourd’hui

Voyez-le en version originale, pour la voix de Noel Harrison et pour le grain des dialogues, très écrits, très années soixante. Prêtez attention aux scènes sans paroles : la partie d’échecs, le planeur, les écrans multiples du braquage. C’est là que le film respire, et c’est là que Legrand travaille. Un bon exercice d’écoute consiste à revoir la scène du planeur deux fois, une fois pour l’image, une fois les yeux fermés. La chanson tient debout toute seule ; c’est précisément pour cela qu’elle a survécu au film.

La bande originale existe en disque, avec la version Harrison et la partition instrumentale. Pour qui découvre Legrand par le cinéma américain, c’est une belle porte d’entrée, moins connue que les musiques des films de Demy et pourtant décisive : c’est ici que Hollywood a compris ce que ce Français pouvait lui apporter.

Un dernier mot sur le titre français du film, L’Affaire Thomas Crown, qui sonne comme un dossier d’assurance. Ne vous y fiez pas. C’est un film sur le jeu, le désir et la fuite en avant, et sa vraie morale tient dans sa chanson : l’esprit est un moulin qui ne s’arrête jamais de tourner. Legrand l’a mis en musique une fois pour toutes.

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